Twelve #2 – Entreprises locales, acteurs de l’intérêt général : unissez-vous !

9 septembre 2016 / 9h à 10h30 au Village by Crédit Agricole

Quelles sont les grandes leçons de cette session ?

[Lecture : 10 min]

Conférence disponible en podcast (ci-dessous) ou sur notre chaîne YouTube

 

Pour débattre sur le sujet, nous avons eu le plaisir de recevoir :

  • Stéphane BATLLE, Directeur artistique, metteur en scène et comédien au Grenier de Toulouse
  • Jean FURET, PDG d’Ernett (Entreprise de nettoyage industriel basée à Rouen)

Les résultats du baromètre ADMICAL/CSA sur le mécénat d’entreprise paru au printemps dernier sont sans équivoque : les entreprises sont de plus en plus nombreuses à s’engager auprès des acteurs de l’intérêt général, tous secteurs d’activité confondus.

Néanmoins, le taux de mécénat reste toujours bien moins élevé au sein des petites et moyennes entreprises que chez les grandes entreprises. De plus, leur engagement est moins régulier et moins structuré.

Du côté des organismes d’intérêt général, la sollicitation du tissu économique local pour du mécénat est une pratique encore peu courante. Pourtant, le mécénat porte à plus de 80 % vers des projets locaux ! La proximité géographique est donc un atout réel pour accueillir les TPE/PME sur leurs projets.

Face à ce constat, quelles stratégies adopter pour resserrer les liens entre ces acteurs qui contribuent chacun dans leurs domaines au dynamisme et à la richesse de leur territoire ?

 

 

Jean Furet : Président Directeur Général de l’entreprise ERnett

Douze minutes, c’est court et long. Je vais donc vous parler de vécu, plutôt que de grands principes. En réalité à la base le mécénat, c’était une idée, il n’y avait rien de prévu. C’était une question de rencontre, des amis dans la culture qui m’ont sollicité. Ils m’ont abordé en me disant “Tu sais gérer des structures, on a besoin de quelqu’un qui nous donne un coup de main en terme d’organisation et financier”. De rencontres en rencontres, j’ai commencé par prendre la présidence d’un orchestre en difficulté financière. Il avait un grand projet, que nous avons a réussi à finalement mettre en place, permettant de dégager des finances et d’assurer la pérennité de l’orchestre.

Et puis un jour il y a eu une rencontre, avec Sylvie Saint-Cyr qui prenait la place de Secrétaire Générale de l’Opéra de Rouen. Elle m’a abordé en me disant “Je voudrais créer un club de mécènes, tu es très impliqué dans la vie rouennaise. Est-ce que tu veux bien participer ?” C’était très sympathique, il y avait un côté coup de cœur, je lui ai dit ok. On a commencé par du mécénat traditionnel, en invitant tout d’abord des clients, la première année s’est déroulée de manière assez simple. C’était très éphémère, j’aurais tout à fait pu arrêter d’une année sur l’autre. C’était une charge assez importante pour une PME comme la nôtre à l’époque, car ça nécessitait de faire des invitations, de prévenir les clients, de faire un suivi. On avait de grosses difficultés à l’époque, et il n’y avait pas d’historique de structure établie à Rouen qui puisse servir de repère.

 

“Le mécénat ça doit être un vrai partenariat dans lequel chacun essaye de comprendre l’autre, chacun se met à la place de l’autre de façon à créer un projet commun avec des compétences et des approches complémentaires.”

 

La deuxième année on a souhaité aller plus loin. Plutôt que d’amener des clients déjà habitués de l’opéra, on a réfléchi à inviter le personnel. On a changé de braquet et on a mis tous nos efforts sur le personnel. N’ayant pas beaucoup de moyens, la contrepartie était du mécénat de compétences.

Les salariés n’étaient pas du tout demandeurs, pour eux c’était réservé à une certaine élite. Il fallait leur faire franchir la porte, nous les avons donc invités au travers d’une thématique qui les intéressait. On leur a offert la possibilité de visiter les ateliers – nous avons la chance à Rouen d’avoir un opéra qui construit ses propres décors – on arrivait sur la mécanique, la menuiserie, la couture. On a joué d’abord sur le personnel travaillant sur place, avec des thématiques assez classiques. Chaque année, on voit une vingtaine de personnes. Ce n’est pas énorme mais comparé au nombre d’habitants de Rouen qui vont à l’Opéra, le ratio est important. De fait, on a élargi, puis structuré.

J’ai eu la chance d’être lauréat Admical en 2009, ce qui a permis de donner une crédibilité au niveau de la région, et faire passer un message de reconnaissance qui a bénéficié au mécénat d’entreprise dans son ensemble.

J’ai toujours fait attention à garder une place pour les plus petites structures, puisqu’on est entré dans une période où les pouvoirs publics se sont désengagés et disaient aux structures d’aller voir les entreprises. Elles se sont donc précipitées vers les entreprises et c’est à ce moment-là on a vu surgir tout l’amateurisme : ils ne nous proposaient rien, et nous disaient « écoutez vous avez de l’argent, participez, et on vous donnera à hauteur de implications, 25% de places. » C’est bien, mais un chef d’entreprise, sa première vocation c’est de faire fonctionner son entreprise – pour pouvoir dépenser de l’argent, il faut en gagner d’abord ! – et ensuite, dans une PME, c’est quand même très lourd à gérer.

 

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Ce qui est paradoxal, c’est que la culture n’avait pas fait le choix d’accompagnement comme ont pu le faire les sportifs. Quand on prend les équipes de foot, de rugby, il y a tout un travail d’accompagnement et d’aide au chef d’entreprise qui est en place. Je pense qu’il y a aussi un tabou : le tableau de l’entreprise qui pervertit, qui peut avoir des exigences qui vont gêner l’artiste… Le premier problème est donc de casser ce tabou, et ensuite de se dire « comment on va aider ? ».

Ce qu’on a fait, c’est un exemple mais ce n’est pas forcément transposable partout, mais cela a permis d’inspirer d’autres structures.

On a conçu un concept global de stratégie pour l’entreprise. La propreté est un métier dénigré, il fallait donc travailler sur l’image. Or, quelle meilleure image que celle de la culture, qui est une image d’excellence. Nous avons modifié le site, la communication sur les plaquettes. On ne parle pas de nous, on montre simplement des photos de mains de musiciens mis en corrélation avec les mains des agents spécialisés.

C’est toujours difficile de connaître l’impact, mais je pense qu’il y a vraiment eu une vision différente de la structure. Au niveau des salariés, on leur a donné la possibilité de progresser, cela n’aurait jamais été possible sans l’aide de l’Opéra de Rouen.

 

Stéphane Batlle, metteur en scène du Grenier de Toulouse

J’ai été totalement absorbé par ce que vous avez dit, d’ailleurs vous avez tout dit !

De mon côté, j’ai découvert le mécénat par nécessité. Jusqu’à présent notre compagnie était subventionnée par l’Etat, la ville de Toulouse, très grassement, et je trouvais cela tout à fait normal, et tout à fait justifié… Tout à fait justifié par rapport à mon génie ! (rires) Sauf qu’à un moment les pouvoirs publics ont considérablement réduit leurs aides, et là c’était moins drôle comme métier. C’était juste au moment où Pierre et moi-même accédions à la direction de cette compagnie.

On m’a donc parlé de mécénat culturel, qui arrivait justement à partir de 2010. Je me suis dit c’est formidable ! Il y a des gens riches, qui vont me donner de l’argent pour que je crée, il suffit d’aller les chercher. Parce que pour moi le mécénat, j’imaginais au XVIIème siècle les grands mécènes qui commandaient des tableaux, et puis nous on était comme des gros bébés, à attendre que l’argent vienne. Cela m’allait bien comme idée, alors je suis allé à la CCI de Toulouse, et j’ai demandé la liste des gens riches qui pourraient m’aider : mais évidemment il n’y en a pas ! On m’a dit que ça ne fonctionnait pas comme ça.  Pour m’aider, on m’a proposé d’avoir à disposition une salle, une fois par semaine j’y recevrais des gens que l’on m’enverrait, des gens importants pour qu’ils viennent écouter ce que j’aurais à leur dire.  J’ai donc préparé des petits déjeuners, j’ai appris des mots comme « PowerPoint »…

Les gens m’écoutaient, ils mangeaient et repartaient. Je me suis dit, ils sont timides ! Au bout de 6 mois, rien, si ce n’est un gros déficit sur le budget chocolatines ! J’avais 150€ et le moral à zéro. Jusqu’au moment où je me suis demandé, pourquoi est-ce qu’ils ne veulent pas m’aider ? et ma conclusion c’était, « on n’aide pas un mec qui est un looser ».  Ces gens là sont des gagnants, pourquoi ils aideraient quelqu’un qui ne s’en sort pas ? Et le mécénat ce n’est pas du tout frapper à la porte pour mendier : pourquoi aider le Grenier de Toulouse plutôt qu’un autre organisme ? Pourquoi la culture ?

“J’ai compris que j’offrais un service, des compétences, et que cela intéressait des gens !”

 

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Au lieu de tendre la main comme ça (paume vers le haut), je l’ai tendue comme ça (poignée de main). J’ai dit « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? ». Qu’est-ce que je suis ? Sincèrement, moi je me suis dit que je ne pouvais rien apporter à une entreprise. Et puis j’ai réfléchi à mes compétences, mon métier c’est d’aider à s’exprimer des artistes sur scène, les mettre en scène. Et là, un premier mécène m’a dit qu’il avait un problème : « J’ai des commerciaux timides, vous pourriez les aider à prendre la parole en public ? » J’ai accepté, d’abord comme un simple service.

Je me suis retrouvé dans une usine de béton cellulaire, dans une salle avec des gros malabars, j’étais un peu seul ! (rires). Ces personnes, si impressionnantes de carrure et dégageant une aura, avaient la trouille de s’exprimer en public, d’être vrai. On a passé l’après-midi ensemble, des gens charmants, très sensibles. Il y a des trucs de comédiens, comment on respire, comment on s’adresse, pourquoi on le fait ? Cela ne semblait pas donner suite.

Puis le PDG Europe m’appelle, et me demande ce que j’ai dit exactement aux équipes commerciales. Je ne savais pas trop quoi lui répondre, simplement que j’avais échangé avec eux, qu’on avait fait des jeux, etc. Il voulait savoir les mots exacts ! Ils avaient fait plus 28% de chiffre d’affaires à l’international ! On s’est donc retrouvé quelques jours plus tard, il a voulu en savoir plus sur mon profil, mes projets. Il m’a dit « je vous offre tout le second œuvre pour vos projets ». Je lui ai dit qu’on pouvait faire ça sous forme de mécénat ou autre, il m’a dit qu’il se fichait des conditions, il voulait simplement nous les offrir.

C’est là que j’ai compris le mécénat c’était pas une question de défiscalisation, de places, mais que c’était un rapport, un troc de compétences, je l’ai vécu comme ça.

Revenu à ma salle à la CCI, j’ai commencé à demander ce que je pouvais faire pour les chefs d’entreprise qui venaient. Tout de suite, on m’a demandé de l’aide en prise de parole, d’autres étaient intéressés de voir le fonctionnement des coulisses du théâtre, etc. Là j’ai compris que j’offrais un service, des compétences, et que cela intéressait des gens ! Et là, la machine a démarré. On est passé à de un, deux, puis quarante, quatre-vingts mécènes. Ce qui fait qu’aujourd’hui le Grenier de Toulouse n’a plus aucune subvention publique, nous sommes une douzaine de comédiens permanents, des administrateurs, c’est petite PME !

Du coup, il a fallu organiser et inventer cette histoire de mécénat, il y a un problème de complexes de part et d’autre. J’allais voir les entreprises par devoir par rapport au groupe, mais en me disant que je n’avais rien à leur offrir, et de l’autre côté des personnes qui avaient des appréhensions. « Stéphane toi on te connaît, mais tes collègues, ils ne sont pas un peu ? » Je devais les rassurer ! il fallait donc briser la glace, ce qui est aberrant puisque nous vivons de ce rapport au public ! Mais bon, aller jusqu’à se serrer la main, aller boire un coup, il y a un petit rapport sociologique qu’il a fallu casser.

Les choses ont évolué, on a fait des clubs de mécènes, selon ceux qui s’intéressaient plus à telle ou telle étape de la création, etc. L’un d’entre eux les réunit autour de la maison de Toulouse, un projet dont je rêve depuis six ans, un lieu matrice dans lequel nous pourrions répéter. Là encore ça s’est enflammé : des mécènes dans le nettoyage notamment, du béton ciré, et là on va commencer les travaux de cette fameuse salle pour un montant d’un million d’euros, qui ont été levés en mécénat à 80%.

Le mécénat c’est génial, mais c’est tout sauf une question d’argent, c’est presque une forme d’humanisme. Il faut réinventer son propre humanisme, se dire qu’est-ce que je vaux, ce que je souhaite, ce que je peux apporter.

Et pour finir, le mécénat culturel c’est extrêmement créatif. Il y a quelque chose, un lien presque amoureux (rires). Il y a un art du mécénat comme il y a un art d’aimer, c’est à dire qu’il faut se réinventer tout le temps : ok, ils veulent visiter les coulisses, d’autres voulaient assister aux répétitions – cela me paraissait sans intérêt, pour moi les répétitions car c’est la cuisine ! – À certains on a donné la clef du Grenier de Toulouse, ils assistent aux répétitions respectueusement. D’autres souhaitent explorer les décors avec leurs enfants après la représentation…

C’est quotidiennement qu’il faut inventer ce rapport et c’est extraordinaire à vivre humainement.

Retrouvez les synthèses des conférences Twelve #1 et Twelve #3

 

Le concept de TWELVE ?
1 thématique, 2 interlocuteurs
12 min d’intervention par interlocuteur
12 min de débat entre les deux intervenants
20 min d’échange avec le public

Soit 1h d’échanges qui démarrent à 9h pile, pour réveiller la journée !

Accueil dès 8h30 – networking 10h-10h30

 

Commeon

Nous sommes la 1ère plateforme de mécénat participatif ! Notre mission ? Démocratiser le mécénat pour faciliter aux structures à but non-lucratif l'accès au financement participatif. Notre mot d'ordre ? J'aime, je mécène !

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