Les Français et la philanthropie : une histoire tumultueuse et en mouvement

Le mécénat des particuliers et des entreprises bénéficie en France d’un dispositif législatif incitatif qui donne droit à des avantages fiscaux ;  pour autant, il s’agit d’une pratique peu développée sur le territoire. Il est possible d’expliquer ce constat pour un certain nombre de raisons propres à l’histoire de la société française ; pour cela, revenons sur les évolutions qu’a connues la philanthropie privée en France au fil des siècles.

 

Il n’y a pas de réelle tradition de la philanthropie en France

Il n’existe pas de réelle tradition philanthropique dans notre pays : dans les représentations françaises, l’acte de don ne va pas de soi. Ce constat est à replacer dans un contexte historique peu propice à une sensibilisation à cette question[1]. À ce titre, l’influence de la religion est indéniable : l’aversion pour l’argent, ce vecteur de prestige au parfum de scandale, qui a été cultivée pendant des siècles par les chrétiens[2], explique en partie les relations ambiguës qu’entretiennent les hommes avec cette question. Si un individu décide de réaliser un don, il doit le faire en détachant son acte de toute intérêt personnel. À la figure de l’aristocrate qui payait sa noblesse par le sacrifice de son sang s’oppose celle du bourgeois et sa culture de l’opulence qui provoquent la méfiance de la société française. C’est à l’époque de l’Ancien Régime que l’acte philanthropique se développe peu à peu, au sein de l’Église puis à l’extérieur, avec le mouvement de laïcisation de la charité qui s’opère au XVIème siècle. Les guerres civiles et étrangères et les crises de la peste puis de la famine entraînent la création d’une prolifération d’institutions charitables, des fondations se mettent en place pour subvenir aux nécessités des plus humbles. La création du Grand Bureau des Pauvres en 1544 enlève au Parlement sa contribution au soulagement des plus démunis et au combat contre la mendicité ; de même qu’elle le prive de la conduite de la police des pauvres. La destitution du clergé de son rôle de tutelle administrative sur les œuvres de charité vient parachever le processus. Les fondations, perçues comme des sources d’accaparement des richesses, disparaissent à la fin du XVIIIème siècle à l’initiative de Mirabeau. L’application stricte des principes de la solidarité républicaine conduit à la dissolution de toutes les communautés et congrégations par la loi Le Chapelier de 1791.

Ce n’est que sous l’Empire que les fondations réapparaissent ; elles sont toutefois fortement contrôlées et leur champ d’action est très contingenté. Seul le Conseil d’État peut valider leur habilitation, s’il juge que leur activité répond bien à des critères d’intérêt général Au XIXème siècle, de grandes structures emblématiques naissent, telles que l’Institut Pasteur (1887) ou la Fondation Thiers (1893).

La prise en charge collective du bien social par l’intermédiaire de l’impôt s’organise avec le développement de l’État Providence au XXe siècle. C’est le début de l’ère de la générosité démocratique, anonyme. Elle prend tout son essor dans les années 1970 avec le règne de mass media et l’apparition des nouvelles techniques de marketing direct qui sont appliquées par les organismes de collecte de fonds. Les conditions d’une acceptation sociétale de l’acte de don, considéré comme une action qui reste complémentaire à celle de l’État, sont posées, sans pour autant permettre le déploiement d’une philanthropie privée intériorisée et généralisée. Par ailleurs, la politique de l’impôt soutenue menée par l’État français alimente la croyance des contribuables en leur participation, bien qu’indirecte, au financement de diverses actions, au cœur desquelles la culture, encore très subventionnée, tient une place qui n’est pas négligeable. En ce sens, abonder ces initiatives par un acte de don supplémentaire n’apparaît pas comme indispensable ou naturelle.

 

L’influence du modèle américain

La France se distingue en ce sens de ces voisins anglo-saxons et notamment des États-Unis, figures de proue en la matière, dans le rapport qu’elle entretient aux initiatives philanthropiques[3]. La pratique philanthropique est inscrite dans les mœurs de la société américaine qui est constamment sollicitée à contribuer au financement de certaines causes ; elle a su trouver une place confortable et décomplexée au cœur des interactions sociales. La forte influence de ce modèle de philanthropie à l’américaine a eu un impact très prégnant à l’international, impact qui s’illustre par l’image biaisée du philanthrope-type tel qu’il est imaginé par le grand public en France. Une étude réalisée par Mediaprism pour l’Observatoire de la Fondation de France en 2012 met en exergue l’empreinte des grandes figures du secteur telles que Bill Gates et Warren Buffet dans ces représentations. Pour la majorité des répondants à l’enquête, un philanthrope est le plus souvent un homme de nationalité américaine qu’ils imaginent âgé de 45 à 64 ans et père de famille. Pour eux, dans la majorité des cas, il a construit lui-même sa propre fortune et la cause qu’il soutient est avant tout l’aide aux personnes les plus démunies, puis la recherche médicale et la santé.

philanthropie exemple

Cette image est pourtant assez peu fidèle au visage de la philanthropie française, qui ne peut compter sur une aucune figure historique emblématique. De récentes études permettent de dresser un portrait de la philanthropie à la française de nos jours. Du très ancien modèle de « l’héritier de la philanthropie » qui rassemble les membres de dynasties entrepreneuriales ou financières engagées dans la philanthropie depuis des générations[4], nous sommes passés à la fin des Trente Glorieuses à celui des « enfants de la République », sensibilisés à la philanthropie. Ces philanthropes sont très marqués par les valeurs républicaines orientent leurs actions en conformité avec leur croyance en la nécessaire répartition des richesses, et les vertus du collectif.

Plus récemment, d’autres modèles ont émergé, rassemblant par exemple des entrepreneurs à l’activité prospère et désireux d’investir par le partage de nouveaux champs plus producteurs de sens (les « entrepreneurs solidaires »). La philanthropie est perçue pour ce type d’entrepreneurs comme une source d’inspiration, un espace de liberté et d’expérimentation qui leur donne la possibilité de valoriser les enseignements tirés de leurs expériences passés et de véhiculer les valeurs d’empathie et de solidarité qu’ils ont intégrées à mesure de l’avancée de leur parcours.

Enfin, les jeunes générations, composées d’individus aux profils pluridisciplinaires, aux parcours internationaux, proches du monde associatif, peuvent être considérées comme le nouveau visage de la philanthropie à la française. Ces « militants de terrain » ont naturellement développé un sens philanthropique dès leur plus jeune âge, grâce à des expérience de terrain au sein d’instances de solidarité internationale ou nationale, pour des missions humanitaires et/ou coopératives. Ces profils sont les plus enclins à chercher de nouvelles solutions pour répondre aux attentes du secteur ; ils s’inscrivent ainsi en plein cœur d’initiatives structurées qui permettent de donner une autre ampleur à l’acte philanthropique. Ils sont les principaux instigateurs de la création et du foisonnement des structures innovantes évoqués précédemment : fondations, fonds de dotation, entre autres.

 

La philanthropie 2.0

La crise de l’État Providence, la difficile rentabilité notoire des campagnes d’appel aux dons, les évolutions contradictoires des niveaux de dons collectés auprès des ménages français tendent à appréhender la philanthropie privée sous un nouvel angle au XXIe siècle. Néanmoins, un sondage réalisé par Mediaprism en septembre 2012 auprès de 1.200 personnes, montre qu’à 73%, les Français pensent du bien des philanthropes. 81% des Français interrogés estiment qu’il y a, en France, beaucoup de besoins que l’Etat et les collectivités ne prennent pas en charge. Ce résultat explique que plus de 8 répondants sur 10 estiment que les philanthropes français ne sont pas assez nombreux et qu’il est important qu’il y en ait de plus en plus.

La 7ème édition du Baromètre de la Confiance[5] publié par le Comité de la Charte livre aussi plusieurs renseignements intéressants quant à la pratique du don en France et la perception de cet acte par la population. L’enquête révèle entre autres qu’une nette majorité de Français (55%) déclare faire confiance aux organisations qui font appel aux dons. Cette part de confiants se renforce légèrement depuis 2 ans, alors que, simultanément, le crédit des partis politiques, syndicats et médias s’effondre. Depuis 2012, l’action des établissements qui peuvent recevoir des fonds a gagné en crédibilité, au détriment des pouvoirs publics, un constat conforme à l’indicateur de confiance. Si pour autant, moins d’un français sur deux se déclare donateur et la part des ceux qui renouvellent leur soutien auprès d’une structure est encore plus faible, l’étude montre que l’intérêt pour les nouveaux modes de collecte (par exemple, en répondant à un appel au don reçu (NSP) par courrier à son domicile ; en faisant un don via le site internet de l’association ou de la fondation , en choisissant de soutenir des projets sur Internet
; en répondant à un appel au don reçu par email ; en faisant des dons par SMS, par l’intermédiaire de son opérateur mobile) suscitent un intérêt croissant de la part des donateurs.

 

 

[1] Dossier « La philanthropie à la française : l’engagement au service du progrès social », Observatoire de la Fondation de France, 2012.

[2] « Il y a des âmes sales, pétries de boue et d’ordure, éprises du gain et de l’intérêt. (…) De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l’argent » LA BRUYÈRE, Les Caractères, Flammarion, 1880.

[3] Pauline PERETZ, « Pratiques du don : La philanthropie en France et aux Etats-Unis », Laviedesidées.fr

[4] Arthur GAUTIER, Anne-Claire PACHE, « La Philanthropie familiale en France », 2012

[5] Baromètre de la Confiance, Comité de la Charte, 5ème édition, 2012.

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