Le musée se réapproprie la créativité

La créativité est le moteur de l’économie du XXIème siècle : de nombreux économistes, chercheurs, responsables politiques, urbanistes et chefs d’entreprises partagent cette idée. Si la créativité est source de valeur ajoutée, comment la définir, et quelle place lui donner au sein d’une organisation muséale, vouée par sa mission au long terme ?

La place grandissante de la créativité dans l’organisation culturelle ne peut être dissociée de l’arrivée du Big Data : est-il la réponse à l’injonction de la créativité pour un musée davantage tourné vers ses publics ? Quel est le place du visiteur dans le projet artistique ?

créativité

 

La créativité, c’est quoi ?

Le travail de Joseph Beuys fournit certaines pistes éclairantes. Joseph Beuys était un artiste et professeur à l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf dans les années 1960.  Artiste controversé, enseignant à la pédagogie surprenante, ses cours étaient des lieux d’échanges et de débats intenses avec les élèves. Dans son travail, Beuys s’est très tôt intéressé à la créativité, non pas pour développer son processus de création artistique, mais pour en faire l’objet même de son œuvre.

Beuys distingue 3 formes de créativité possible dont il nous livre les recettes : une créativité personnelle, un processus créatif et une créativité collective.

1. La créativité personnelle = inspiration + intuition + imagination

  • L’inspiration : Le moment précis où une idée pénètre votre esprit pour la première fois. L’inspiration a besoin de deux éléments contradictoires pour naître : un cadre et un objectif flou, non défini. Le cadre créé la tension nécessaire pour commencer à penser de manière active, et un objectif imprécis donne la liberté de développer de nouvelles idées.
  • L’intuition : Le sentiment, l’émotion que vous avez sur cette première idée. Cet “instinct” est naturel, mais souvent bridé. Il s’agit de sortir du cadre rationnel et structuré cherchant à évaluer le résultat potentiel d’une idée, et d’ouvrir le dialogue autour de ce qu’elle nous inspire.
  • L’imagination : Cette idée prend la forme d’une image, forte et définie. Cette image est plus facilement mémorisée, et peut être partagée avec les autres.

 

2. Le processus créatif = chaos + structure

Concept fondamental de la théorie de Beuys est le processus créatif, il prend vie dans la tension entre chaos et structure. Pour libérer sa créativité, il faut donc prendre l’habitude de naviguer dans une zone d’incertitude.

3. la créativité collective = vous + nous

La créativité nait du dialogue des idées : chacun apporte une idée différente, son intuition, et fait preuve d’imagination pour la partager avec les autres, le processus de groupe en multipliant les échanges enrichit et augmente le processus créatif individuel.

 

La créativité dans l’art

En 1972, suite à une controverse supplémentaire sur ses méthodes d’enseignement, Beuys est renvoyé de l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf.

La même année, une réforme sans précédent est initiée à l’École des Beaux-Arts de Paris. L’enseignement jusqu’alors basé sur une transmissions verticale du savoir, du professeur vers les élèves, est remplacé par une approche radicalement moderniste de la pédagogie. Pour la première fois, la priorité est donnée au geste créatif de l’étudiant sur le savoir technique.

L’enseignement des beaux-arts devient alors un rapport horizontal entre professeurs et élèves, où la créativité de chacun en est la matière première.

créativité beuys

 

La créativité et le musée de demain

Aujourd’hui, le musée comme de nombreux acteurs économiques et sociaux, est confronté à de nouveaux enjeux, qui viennent redéfinir son rôle et son organisation. Le numérique bouleverse les pratiques et les frontières, abolit les limites physiques et ouvre à l’infini les opportunités de rencontre avec les publics dans le musée du XXIème siècle, ni tout à fait réel ni tout à fait virtuel, dans un dialogue nouveau.

La mission de protection, de développement et de présentation des collections sort des murs et des normes de la pensée, le musée devient un espace pluridisciplinaire et ouvert.

La pluralité des activités du musée et leur transformation entraine des bouleversements organisationnels, où la créativité devient une arme secrète. Il s’agit désormais d’embrasser le pouvoir créatif des collaborateurs mais aussi des publics, dans un processus de co construction du musée de demain, multiple et unique, virtuel et réel, local et universel, pour offrir une nouvelle expérience culturelle qui appartient à tous, car enrichie de la contribution de chacun.

De spectateur à “spect-acteur”, Beuys affirmait : “Every human being is an artist“.

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La créativité et le Big Data 

Dans le sillage de la créativité, la donnée fait maintenant son entrée au musée. Le public est de plus en plus mobile et étendu. La mesure chiffrée et systématique des comportements et des pratiques devient un enjeu majeur de la connaissance et de l’anticipation des attentes du public. Le Big data va-t-il être la réponse des musées à l’injonction de créativité ?

Dans un article du Wall Street Journal de décembre 2014, Ellen Gamerman souligne que les musées emploient désormais les mêmes stratégies que Macy’s, Netflix et Wal-Mart pour optimiser la visite par le “tracking” des comportements.  “Dans les musées d’aujourd’hui, tous les yeux ne sont pas sur les œuvres d’art, ils sont aussi sur les visiteurs.” La quête des données est devenu un enjeu majeur du développement muséal. Le Met qui n’avait pas de plan coordonné pour collecter les adresses email de ses 6 millions de visiteurs annuels, propose maintenant l’option de laisser son mail pour accéder au Wifi insitu, et voilà en quelques mois 100,000 adresses email. Les beacons installés discrètement dans différents lieux du parcours traquent les trajets et errements des visiteurs, et recensent leurs réactions y compris celles aux offres d’information en mode “push” qu’ils ont eux-même envoyées.

Pour quel usage ? La révolution du Big Data est-elle légitime au musée ? Les conservateurs vont-ils céder à la loi du goût commun et ne plus montrer que des œuvres populaires ou consensuelles, renonçant à ouvrir de nouveaux chemins plus audacieux mais plus risqués ? Réaliser un projet artistique basé sur une telle analyse chirurgicale du visiteur est inédit. Certains responsables des musées pointent le risque que ces nouvelles techniques le Big Data, aussi riches soit-elles en enseignements, ne se retournent contre eux si les visiteurs en venaient à se sentir l’objet de techniques intrusives, comme en marketing de masse chez certains distributeurs, même pour une offre muséale plus conforme à leurs souhaits et besoins.

La masse de données peut tout autant diminuer ou augmenter l’identité singulière d’un musée et la qualité de sa relation aux publics, selon l’utilisation qui en est voulue et la clarté de la perception de sa mission. Mais même traduite en chiffres, personne ne saurait oublier que l’expérience artistique reste avant tout humaine. Pour rester dans un échange serein et transparent, une dose d’échange bi latéral, ouvert et créatif est sans doute nécessaire à préserver. C’est tout l’esprit de l’engagement participatif, en offrant une opportunité de prise de parole engagée et active, dans un rapport personnel avec l’institution. Car la voix du public reste le juge in fine. Vox populi, vox Dei : encore faut-il savoir l’écouter sous ses formes les plus diverses.

Pour aller plus loin : Understanding Creativity : the manager as an artist, Anderson & all. Business Strategy Review 2009. 

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